Août des indépendances : entre bal et balles dans les pays de l’Octogone

Article : Août des indépendances : entre bal et balles dans les pays de l’Octogone
5 septembre 2020

Août des indépendances : entre bal et balles dans les pays de l’Octogone

Le mois d’août est un mois de célébration des indépendances en Afrique. Et 2020 fêtait les soixante ans de l’indépendance de pas moins de huit pays.

Le mois d’août qui vient de s’achever marque chaque année le bal des indépendances de beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne. Comme les côtés d’un octogone, ils sont au total huit. En l’espace de deux à trois jours, le Benin (1er), le Niger (3), le Burkina Faso (5), la Côte d’Ivoire (7), le Tchad (11), la République Centrafricaine (13), le Congo (15) et le Gabon (17) sont devenus des Etats libres de disposer d’eux-mêmes.

C’est un fait, l’intervalle entre ces jours d’indépendance a été le temps du voyage qu’il a fallu à Louis Jacquinot et André Malraux d’aller chacun d’un pays à l’autre. Représentants de la puissance colonisatrice (la France) et plus particulièrement du Général DE GAULLE, ils ont été mandatés pour transmettre la « clé des indépendances » aux différents Chefs-d’Etat de cet été 1960. Août 1960-août 2020, six décennies sont déjà passées. Cependant, corona oblige, l’heure n’a pas été à la fête.

Des anniversaires sans festin

En remontant le temps de dix ans, on pourra se rappeler que l’heure était à la fête. Défilés civils, parades militaires, banquets, boissons, pagnes et t-shirts imprimés, présence remarquée et remarquable de chefs d’Etats et de gouvernements, les cinquantenaires dans ces pays-là ont été fêtés avec fastes. Mais aujourd’hui, la situation est toute autre. La pandémie à corona virus qui secoue le monde depuis la fin d’année 2019 impose ses règles d’hygiène et de sécurité. Distanciation physique ou sociale, port du masque, usage unique de mouchoirs , éternuement dans le coude, ces quatre fantastiques sont « les règles qui sauvent ». Ainsi, au regard de cette situation pandémique qui apeure et rend délètre l’état psychologique mondial, ces anniversaires ont été sans festin. En effet, ici et là-bas, la fête a été tronquée. Ce qui n’a pas empêché d’écouter les allocutions des différents chefs d’Etat.

Historiquement, les indépendances viennent sonner comme la récompense de la participation des pays dominés aux côtés du colonisateur, en guerre. Mais dès les premières heures, les Etats néo indépendants se sont livrés à des querelles intestines. Remous sociaux, luttes armées, guerres civiles…Retour sur une histoire douloureuse pour des leçons d’avenir.

Des transitions à coups de canon

De l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique centrale, du Benin au Gabon, le sang a été versé, les larmes ont coulé. En effet, les « Pères des indépendances » ont été délogés manu militari de leur fauteuil présidentiel. C’est le diagnostic général opéré ça et là.

Benin

On l’appelait Dahomey (jusqu’en novembre 1975) avant que l’actuelle République populaire du Benin ne devienne libre le premier jour du mois d’août. Hubert MANGA est élu Président de la jeune République 4 jours avant l’accession à l’indépendance. Son règne durera très peu. Le colonel Christophe SOGLO le renverse en octobre 1963. Mais, celui-ci cèdera le fauteuil présidentiel à Sourou MIGAN APITHY trois mois plus tard. Cependant tel un faiseur de présidents, le colonel Christophe revient chasser celui qu’il a lui-même placé et reprend la tête du pays. Finalement, il sera renversé à son tour en 1967. Ainsi, en 7 ans seulement, le Benin a vu passer tour à tour à sa tête plus de deux présidents. Ce fut un jeu de ping pong armé. On attendrait mieux pour une ouverture de bal.

Niger

Au Niger, le Père de l’indépendance fut Hamani DIORI. Il devient président le 11 novembre 1960. S’il a dirigé plus longtemps son pays que son homologue de Dahomey, il a été renversé par le lieutenant-colonel Seyni KOUNTCHE après quatorze ans de règne.

Burkina Faso

Deux jours après le Niger, la France affranchit la Haute-Volta. A sa tête se trouve le président-fondateur Maurice YAMEOGO. Mais ne faisant plus l’unanimité, celui qu’on appelait NAOUA LAGUEMBA, c’est-à-dire « il viendra les rassembler », a été contraint à la démission. Il n’a pas pu rassembler les siens. C’est par un soulèvement populaire, officiellement non réprimé dans le sang qu’il céda son poste. SANGOULE LAMIZANA le succède et gère le pays pendant plus de 14 ans (de 1966 à 1980). Le mauvais sort continue par planer au dessus de la chaise présidentielle. Et un conflit armé éclate. SANGOULE est chassé du pouvoir par le colonel SAYE ZERBO, lui-même renversé par un coup d’Etat.

Côte d’Ivoire

Le premier dirigeant ivoirien est sûrement le président-fondateur le plus populaire de la short List. C’est aussi le pays dans lequel la transition s’est déroulée sans heurts aux premières heures de l’indépendance. En effet, Henri KONAN BEDIE prend la succession du « sage » Félix HOUPHOUËT-BOIGNY lorsque ce dernier meurt en 1993. Mais si la première transmission du pouvoir a eu lieu sans incident, c’est par un coup d’Etat militaire que celui qu’on surnomme le « sphinx de Daoukro » sera forcé de laisser le fauteuil présidentiel à Robert GUEÏ (en décembre 1999). Les canons vont continuer par retentir puisque GUEÏ lui-même meurt assassiné en 2002.

Tchad

L’instituteur de formation François TOMBALMBAYE mène « le cœur mort de l’Afrique » vers son droit à disposer de lui-même. Il en devient pendant quinze années le premier chef d’Etat. Et comme dans la plupart des anciennes colonies françaises libres d’été 1960, l’alternance a été arrachée à coups de mitrailleuses. Car NGARTA meurt dans un coup d’Etat militaire, le 13 avril 1975. Le Général Félix MALLOUM prend les rênes du pouvoir après un intérim de deux jours assuré par Noël MILAREW ODINGAR.

République Centrafricaine

En RCA, si le père de l’indépendance est considéré comme étant Barthélemy BOGANDA, c’est David DACKO qui devient le premier président de la « Centrafrique libre ». En fait, BOGANDA décède peu avant dans un accident d’avion (mars 1959). Là encore la transition n’a pas eu lieu sans entendre les crépitements des armes. Car cinq années seulement après l’accession à la magistrature suprême, David DACKO est renversé par son cousin Jean-Bedel BOKASSA dans le coup d’Etat dit de la « Saint-Sylvestre ».

Congo

Ce n’est pas le Congo qui échappe aux démons des soulèvements et des conflits armés post coloniaux. Au contraire et bien plus, le pays a été secoué à l’aube des indépendances. L’histoire nous apprend qu’il a fallu l’intervention de l’armée française en 1959 pour rétablir l’ordre. L’abbé Fulbert YOULOU a été élu Président. Mais celui qui fut le Père de l’indépendance congolaise n’a pas eu le temps de conduire son peuple, qu’il passera la main. En 1963, il sera forcé à passer la manette à Alphonse Massamba-Débat. Les années qui suivront seront marquées par des coups d’Etat répétés.

Gabon

Le Gabon est peu ou prou l’exception qui confirme la règle dans cette démonstration. Le père fondateur meurt au pouvoir et le jeune OMAR BONGO le succède. Peu ou prou parce que face aux remous sociaux, il a fallu une intervention militaire pour maintenir au pouvoir Léon MBA, le premier président du pays néo indépendant.

Les pays de l’Octogone sont-ils maudits ?

Dans la plupart de ces pays, la démission forcée des pères fondateurs n’a pas résolu les problèmes. Les situations chaotiques ont continué à perdurer. Six décennies après, ces pays portent encore les germes de la division. Ici et là-bas c’est le qui-vive. Les liens sociaux ont été rompus. En tuant ou en désobéissant à ses Pères fondateurs, les pays de l’Octogone auraient péché. Ils portent donc les tares dus à leur péché originel. Ils ont pris un mauvais départ. Cependant, un mauvais départ devrait-il justifier des piètres performances ? Non, le mauvais départ ne conditionne pas ipso facto l’arrivée. Alors il existe bien des moyens.

Alors, 60 ans après qu’est-ce qu’il faut changer ?

Avec la conférence de La Baule des années 1990, ces huit pays n’ont pas été à huis clos. Ils ont épousé la démocratie. Nous avons assisté à l’avènement du multipartisme. C’est une avancée notable au regard du monopartisme ou du parti unique qui expliquerait les régimes totalitaires d’antan. Mais au regard de l’actualité récente et peu lointaine, les coups de canons continuent par retentir. En effet, un Président en exercice ne peut travailler en intelligence avec son prédécesseur parce que mis en prison, contraint à l’exil ou dans le pire tué. Nous ne sommes toujours pas sortis de l’auberge.

Qu’est-ce qui avait manqué avant et qui manque jusqu’ici ? L’union. S’il y a une sorte d’union sacrée autour du pouvoir, nous ne parlerons plus de coups d’Etats.

Qu’est-ce qui avait fait défaut ? Le dialogue. C’est le pas qu’il faut faire pour arriver à la cohésion. Si les dirigeants dialoguent, s’il n’y a pas une espèce d’asymétrie d’informations sur les questions existentielles de la Cité, la lutte armée ne sera que des sombres souvenirs du passé.
Qu’est-ce qu’il ne fallait pas faire ? L’accaparement du pouvoir et la suppression des libertés fondamentales. C’est peut-être la grande leçon à tirer de l’histoire. Les Pères-fondateurs ont probablement cru que le pouvoir a été leur privilège absolu, sans partage. Ils auraient cru qu’en Père de famille, les avis des membres ne comptent pas. A en croire que les pays dont ils ont la charge au sortir de la période des indépendances sont une sorte de butin de guerre, de récompense individuelle. En oppressant leur peuple, ils ont créé des fugitifs, des rebelles, des mercenaires.

En définitive, après le bal des indépendances, les huit pays indépendants à l’été 1960 n’ont pas tardé à tomber dans les balles de canons de guerre de succession. L’histoire douloureuse des ces pays est une leçon pour l’avenir. Comme telle, les pays de l’Octogone sont priés de la revisiter afin de chasser les demons qui tenteront de les hanter, même 60 ans après.

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Commentaires

Gilou DJEMBA
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La conférence de La Baule nous a donné le multipartisme.
A quand, la suivante pour nous accorder la liberté?
Ce sont les mêmes qui décident. Ce sont les mêmes qui subissent: rien n'a changé depuis.